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Rassemblage
UNE INSTALLATION PARTICIPATIVE
À la fois installation, art participatif et pratique relationnelle, Rassemblage présentait la broderie comme une activité rassembleuse et une façon de s’imprégner du paysage, de le saisir lentement avec ses gestes.
La gare de triage Outremont
En 2017, l’ancien site de la gare de triage du Canadien Pacifique était à l’aube de changements radicaux. Après avoir fait l’acquisition du site en 2006 et avoir flirté avec l’idée d’y construire le nouveau CHUM, l’Université de Montréal a finalement décidé de mettre le site en chantier 10 ans plus tard, pour y accueillir un tout nouveau campus. Le Campus MIL sera l’hôte d’un nouveau complexe des sciences et centre d’innovation qui favoriserait la rencontre entre l’industrie privée et le secteur public.
Le site est coincé entre les quartiers Parc-Extension, Ville Mont-Royal, Outremont, le Mile-End et le Mile-Ex, un nouveau nom formulé pour un secteur de Petite-Patrie qui accueille plusieurs industries dites créatives. Le nouveau Campus aura un impact immense sur les quartiers avoisinants, créant un pont là où la voie ferrée jadis bloquait le passage entre un quartier aisé et l’autre défavorisé. C’est dans ce contexte qu’a pris place le projet Rassemblage, à un moment crucial de l’existence de Parc-Extension, un quartier qui accueille un des plus hauts taux d’immigrants à Montréal, également son plus pauvre et son plus densément peuplé.
Le Mont Réel
Dans la foulée du début du chantier, l’Université de Montréal a décidé de consacrer une partie de son terrain à des “projets éphémères”, qui auraient pour but de dynamiser son rapport avec les populations environnantes. Les jeunes créatifs du Mile End et du Mile Ex allaient certainement être attirés par ces interventions artistiques et les projets en agriculture urbaine, mais dans quelle mesure allait-on solliciter la participation des populations de l’autre côté de la rue Beaumont, qui habitent Parc-Extension?
Imaginé par le collectif européen Constructlab (Berlin), le Mont Réel était un atelier collaboratif de construction déployé sur le site des projets éphémères, à l’invitation de l’Université de Montréal. Le collectif choisit d’y construire une structure en bois rappelant le Mont Royal, servant à la fois d’abri ou d’estrades circulaires, positionnant le paysage urbain comme un spectacle à contempler. Les participant.e.s de l’atelier de construction partageaient tous/tes un intérêt pour le design collaboratif, l’architecture, l’aménagement urbain et les interventions in situ. Constructlab et l’Institut Goethe de Montréal invitèrent le Théâtre Nulle Part et d’autres artistes à y développer des interventions artistiques qui activeraient ce lieu pour toute la durée du chantier (un mois), dans le but de provoquer des échanges entre les constructeurs-trices de l’atelier et les communautés avoisinantes. Il fallait rendre ce petit chantier au coeur d’un plus gros chantier accueillant.
Passages éphémères
Mélanie Binette, la directrice artistique du MNP, a alors conceptualisé Rassemblage, une installation artistique autour d’une table à pique-nique qui archiverait le passage des convives et initierait des conversations animées. La longue table serait recouverte par un rouleau de tissu industriel de six pieds de large et 25 mètres de long, formant une nappe qui défilerait sur cette surface. Tout au long du mois de juillet, cette nappe absorberait les éclaboussures de sauce, les taches de verres à vin et les idées littéralement notées sur un bout de table. De l’aquarelle et des encres naturelles seraient mises à disposition pour peindre, ainsi que du fil à broder, afin que les constructeurs-trices et les autres participant.e.s puissent y répandre leurs idées de façon ludique. Lorsque l’entière surface de la table serait recouverte, le rouleau-nappe irait ensuite défiler au-dessus des têtes des convives, leurs oeuvres et les traces des repas projetant formes et couleurs sur les corps et les visages, racontant les histoires des repas qui ont précédé tout en protégeant du soleil plombant.
Broderie collective
En partenariat avec Afrique au Féminin, un organisme communautaire oeuvrant à faciliter l’intégration sociale des femmes immigrantes, des groupes de femmes de Parc-Extension et des environs furent invitées à venir partager leur savoir-faire sur la nappe, notamment les participantes aux ateliers de broderie offerts chez Afrique au Féminin. Rassemblage serait l’occasion pour ces femmes de démontrer leurs habiletés et de produire des oeuvres dans un contexte extérieur à celui du cours, ce qui pourrait leur apporter reconnaissance et fierté. La nappe devint ainsi un projet de broderie en collectif, où mains et conversations se croisaient.
Design industriel
La table et son rouleau de tissu industriel rappelaient également les manufactures de textile et le travail des ouvrières issues de l’immigration qui ont façonné l’histoire des quartiers environnants. Voletant paisiblement au dessus des têtes des participant.e.s, le tissu brodé apportait une touche féminine dans un environnement traditionnellement masculin: le chantier de construction.
Le design de la table ainsi que le mécanisme du déroulement de la nappe furent conçu en collaboration avec les constructrices Marie-France Daigneault-Bouchard et Nina Dubois, dont les recherches académiques, les pratiques artistiques ou les pratiques en commissariat nourrissent une réflexion critique sur l’architecture et l’aménagement urbain.
Broder contre le temps
Broder à l’extérieur est aussi une façon d’inscrire le paysage dans la temporalité. D’abord, parce qu’il faut broder contre le temps, contre les nuages qui menacent à l’horizon, contre le vent qui taquine l’ouvrage, au gré de la température changeante. Ensuite, le temps que l’aiguille prend ralenti le regard, le force à devenir attentif aux détails, à observer les irrégularités, à noter l’extraordinaire dans les banalités. La longue durée de cette activité, qui demande parfois de s’étendre sur plusieurs jours, est également l’occasion de faire connaissance, de se rencontrer, de réfléchir ensemble à travers une méditation engagée par le mouvement répétitif.
Crédits
2017
Concept et performance:
Mélanie Binette
Conception de la table:
Mélanie Binette, Marie-France Daigneault-Bouchard, Nina Dubois, Constructlab
Réalisation teaser:
Emmanuelle Boileau
Photos:
Emmanuelle Boileau et Mélanie Binette
Partenaires principaux:
ConstructlabGoethe Institute, Consulat Général de France à Québec, Université de Montréal, Afrique au Féminin.